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Les forges des Bertranges

Extrait de la Carte de Cassini (1756-1758)

La Nièvre fut l’une des principales régions productrices de métal à l’échelle nationale jusqu’à ce que cette industrie soit supplantée par celle des bassins sidérurgiques du Nord et de la Lorraine au 19e siècle. La disparition de cette industrie allait de pair avec le remplacement de son combustible, le charbon de bois, par le charbon de terre (houille) dont le pouvoir calorifique est nettement plus élevé. L’histoire des forges du Nivernais est intimement liée à la trilogie « eau (force motrice) + bois (combustible) + minerai (matière première) » ce qui explique leur implantation à la périphérie des massifs forestiers, dont celui des Bertranges, afin de limiter au maximum les contraintes de transport. 

L’origine de cette industrie remonterait à l’époque gallo-romaine comme en témoignent d’importantes accumulations de scories sur le pourtour de la forêt des Bertranges et la stèle retrouvée à Maurepoux sur la commune de Narcy représentant un forgeron gallo-romain vêtu d’une toge et tenant dans ses mains un marteau et une pince de forgeron.

Le sous-sol de la forêt des Bertranges contient en effet, à faible profondeur, des amas ferreux appelés « pisolithes » qui sont un mélange de plusieurs oxydes de fer (goethite et hématite) et présentent souvent des traces d’oxyde de manganèse. Ces pisolithes sont un excellent minerai de fer pour la production d’acier.

À la veille de la Révolution française, le Nivernais compte une centaine d’exploitations sidérurgiques dont près d’une quarantaine établie dans et sur le pourtour des Bertranges (actuel canton de La Charité-sur-Loire) : Beaumont-la-Ferrière (1 fourneau et 11 forges), Chasnay (1 fourneau et 4 forges), Murlin (5 forges), Nannay (1 fourneau et 1 forge), Narcy (1 forge), Raveau (2 fourneaux et 7 forges), Saint-Aubin-les-Forges (9 forges) et Varennes-lès-Narcy (1 forge). D’après Georges Dufaud, sur les 11500 tonnes de fonte produites en 1826 par la vingtaine de hauts-fourneaux de la Nièvre, ceux de Cramain (Chasnay) et Raveau en ont fondu 1500 à 1800 tonnes soit plus de 10% de la production. 

Dans les Annales des Pays Nivernais (1982), Stainmesse estime à 15 hectares de taillis la consommation annuelle d’une forge et à 100 hectares celle d’un fourneau et d’une forge intégrée. Si l’on considère la centaine d’établissements précédemment citée, la consommation annuelle de bois est vertigineuse. Ces impressionnantes quantités de bois consommées par la sidérurgie nivernaise sont corroborées par Dufaud qui évalue en 1833 les coupes annuelles à 4900 hectares soit un massif forestier de 78400 hectares (représentant les 3/7e de la forêt nivernaise qui doit également satisfaire aux demandes en bois d’œuvre et en bois de chauffage) et par Gillet qui, en 1802, trouve qu’il faudrait couper annuellement pour l’entretien des forges et fourneaux 3907 hectares (7649 arpents) de bois, ou une masse aménagée de 70317 hectares (Annuaire Gillet de l’An X). 

Cette surexploitation a très nettement appauvri le milieu forestier dont la production à l’hectare est à cette époque à son plus faible niveau, comme c’est alors le cas dans la forêt des Bertranges. En 1810, le préfet de la Moselle adressait déjà à son homologue nivernais une notice destinée à encourager l’utilisation de la houille afin d’éviter la pénurie de bois.

Les changements opérés au sein de l’activité sidérurgique dans le département de la Nièvre au cours du 19e siècle et sa quasi-disparition au début du 20e siècle ont eu des conséquences importantes sur la régénération de la forêt. Ainsi, depuis plus de 150 ans, l’arrêt de l’exploitation en taillis et la conversion en futaies de la grande majorité des massifs forestiers ont abouti à la constitution de l’une des plus belles chênaies d’Europe dont les arbres sont aujourd’hui particulièrement recherchés en tonnellerie pour la qualité et la finesse de leur grain.

Visuel : Extrait de la Carte de Cassini (1756-1758) : les forges et fourneaux sont implantés sur les cours d’eau (Mazou, rivière de Saint-Jean et ruisseau de Saint-Vincent) et l’on distingue notamment la succession des étangs de Saint-Vincent, de Candie, de Bel Air et des Limousins sur la commune de Murlin. Ces réservoirs d’eau permettaient de faire fonctionner les roues hydrauliques des forges.